«Il est plus pertinent que jamais de parler d’ambition féminine» : entretien avec Isabelle Hudon

«Il est plus pertinent que jamais de parler d’ambition féminine» : entretien avec Isabelle Hudon

«L’ambition change l’équation», lance d’entrée de jeu Isabelle Hudon. Alors que le monde du travail opère un tournant majeur, la leader est résolument convaincue que l’ambition féminine doit faire partie de l’équation. Une occasion en or pour les femmes, une nécessité pour les organisations qui sont confrontées à de grands enjeux. Mais au sortir d’une pandémie qui a épuisé bon nombre de femmes, celles-ci seront-elles au rendez-vous? Quel impact ces mêmes femmes peuvent-elles avoir sur des organisations qui ont tellement besoin de nouveaux talents? Conversation avec Isabelle Hudon, présidente et cheffe de la direction de la Banque de développement du Canada et cofondatrice de L’effet A.

Isabelle, quand on s’est parlé il y a un an, dans le cadre de notre dernière grande webconférence, on s’inquiétait des conséquences économiques que la pandémie auraient sur les femmes. Aujourd’hui, ce qui ressort dans l’actualité, ce ne sont pas tellement les enjeux financiers, mais ceux de la santé mentale, de l’épuisement. Quel effet est-ce que ça peut avoir sur les femmes et sur les organisations?

Dès aujourd’hui et pour les années à venir, le plus grand défi pour les entreprises sera la pénurie de main-d’œuvre. Un défi aggravé par la pandémie pour plusieurs raisons… Certaines personnes, qui n’étaient pas nécessairement prêtes à la retraite, le sont un peu plus après 18 mois de pandémie. La baisse de l’immigration réduit aussi grandement le bassin des talents. Du côté des plus jeunes, plusieurs choisissent de devenir leur propre employeur. Puis, il y a des femmes qui décident de travailler à temps partiel. Parce que ça a été épuisant d’être responsable de tout durant les 18 derniers mois… Pour survivre à tout ça, les organisations devront redéfinir leur modèle d’expérience employé pour attirer plus de talents et les garder. Les femmes en particulier.

On entend beaucoup parler, depuis les 10 dernières, «d’expérience client». Moi, je dis toujours qu’on ne peut offrir une expérience client exemplaire si, comme organisation, on n’est pas capable d’offrir une expérience aux employés qui le serait tout autant. Là, il y a des défis importants. Et ces défis créent des occasions. Des occasions de renouveler les façons de travailler, de mettre à jour certaines valeurs d’entreprise… Des occasions pour les organisations de faire place aux femmes, des occasions pour les femmes de participer à ce virage.

Donc, malgré un contrecoup difficile à absorber, tu restes optimiste quant aux solutions qui émergent de crises comme celle que l’on vit actuellement…

Oui. J’ai toujours été très axée sur les leçons positives que l’on peut tirer des moments difficiles. Je ne nie pas la grande difficulté des 18 derniers mois. Mais en même temps, je vois une chance en or de se réinventer et une place ô combien importante pour les femmes ambitieuses!

Justement : tu évoques souvent l’influence positive que génère la présence des femmes ambitieuses dans les organisations. Comment cela se concrétise-t-il sous tes yeux?

Les femmes qui assument leur ambition n’arrivent pas sur la pointe des pieds dans la sphère professionnelle. Elles n’ont pas peur de s’exprimer et prennent part aux conversations. Elles changent positivement le monde du travail. Je suis une femme et je vois comment nous travaillons et réfléchissons… Nous avons une incidence positive sur les employés et sur les communautés où nous travaillons. Aujourd’hui, il est crucial pour les organisations de réfléchir à la question de la performance. Elles doivent se demander : quel genre de performance est-ce qu’on veut livrer? Est-ce qu’on veut livrer de la performance financière? Oui, tout à fait! Mais comment conjuguer performance financière et performance environnementale, par exemple? Comment avoir un impact favorable sur nos clientèles? sur la communauté? sur la technologie? Les entreprises doivent redéfinir leur équation d’impact. Et ça, ça ouvre une grande porte aux personnes qui ne sont pas déjà majoritaires autour de la table. Pour faire preuve d’innovation, il faut de la diversité. Parce que la magie opère quand on a une complémentarité d’idées, d’opinions, de visions.

Alors, comment fait-on pour amener les femmes «autour de la table» quand on est sensible au fait qu’elles ont le souffle court?

Je pense qu’il faut leur parler de ces opportunités que la crise a générées. Leur dire qu’on a besoin d’elles pour inventer la suite. Leur dire qu’il y a d’importantes décisions à prendre, et que ces décisions sont centrées sur l’individu. Les leaders plus conventionnels vont être à la recherche de cette pensée-là.

Les organisations qui ne considèrent pas davantage l’idée de faire plus de place aux femmes ne vivront pas très longtemps… Pensons uniquement à la pénurie de main-d’œuvre. À mon avis, ça va devenir une question extrêmement urgente. Je pense qu’il y aura, dans les prochains mois et années, une vague massive où les décideurs vont faire appel aux femmes en disant : «Là, on a besoin de votre aide.» Alors il faut être là. Je réitère une chose que Sophie Brochu et moi répétons depuis les 18 derniers mois : «Assurons-nous, les filles, de ne pas nous “autoexclure” des tables où nous voulions être, alors que les autres nous en excluaient.» Il faut lever la main et relever le défi.

D’un autre côté, le système a des failles… On sait que les femmes sont confrontées à de multiples obstacles qui affectent leur confiance et leur niveau d’ambition. Les recherches que nous avons faites, à L’effet A, nous ont permis de comprendre que pour émerger, l’ambition féminine a besoin d’être portée par trois fondements : une confiance solide, des valeurs fortes et un réseau de soutien disponible et volontaire. Alors, que dirais-tu aux femmes ambitieuses qui veulent prendre part à ce renouvellement, mais qui doutent de leur capacité à relever le défi?

La situation actuelle n’est pas facile, mais elle est extrêmement fertile et propice au changement. Encore une fois, on ne peut pas nier l’épuisement vécu par les femmes. Ce ne sera pas facile. Mais il y a une volonté réelle des organisations de se réinventer, car on ne peut plus revenir comme avant.

Alors je leur dirais d’y aller une journée à la fois, une bouchée à la fois, mais surtout, d’y aller avec les convictions qui leur sont propres. Je leur dirais de foncer en suivant leurs instincts, leur volonté de faire une différence. Est-ce que ça va être exigeant? Oui. Mais je vois une réelle possibilité de sortir de cette crise ensemble, et ça, moi, ça me donne de l’énergie.

Tu parles des convictions, l’un des trois fondements à la réalisation de l’ambition. On sait que les valeurs sont essentielles au dépassement de soi. Plus que jamais, on ressent ce besoin de contribuer à quelque chose qui a du sens… En entrevue, l’année dernière, tu as d’ailleurs prédit que la crise provoquerait «un transfert d’une ambition basée sur la réussite individuelle vers une ambition orientée vers le bien collectif». Comment les organisations peuvent-elles «capturer» ça? Comment peuvent-elles faire en sorte qu’on profite tous de cette «ambition collective»?

Je pense que les organisations ont pris un virage très «humain»… Je pense que les femmes vont se trouver plus naturellement aux tables de décision parce que cette composante est maintenant non négociable. Ce sera intéressant pour les femmes de contribuer à cette grande réflexion. Il en va de même pour les personnes issues de toutes les diversités. Pour des entreprises à hauteur humaine, on a besoin d’une meilleure représentativité humaine.

Et comment fait-on pour s’assurer que ces «valeurs humaines» se ressentent à tous les niveaux dans les organisations?

Ça prend un leadership fort, qui affirme ses valeurs et ses objectifs. Il faut que les gestes soient visibles et que les volontés soient audibles. Si on ne donne pas l’exemple au sommet de la pyramide, ça ne percolera pas jusqu’en bas.

Quand je suis arrivée à la Banque de développement du Canada (BDC) au mois d’août, ça m’a pris environ 24 heures pour faire savoir à tous mes employés que j’étais non négociable sur la parité. Depuis mon arrivée, je me suis rapprochée de mon objectif : le comité de direction est presque paritaire. Chose intéressante : pour la première fois de ma carrière, de jeunes hommes ambitieux sont venus vers moi et m’ont dit qu’ils sentaient que leur carrière était en péril… Mais voilà : j’ai un objectif, et c’est ainsi qu’on obtient des résultats. Et puis… à ceux qui craignent pour leur avenir, je leur explique qu’il y a suffisamment de postes disponibles et que les talents se font de plus en plus rares. Alors je peux me donner l’obligation d’embaucher plus de filles sans devoir congédier des gars qui sont déjà très performants dans l’organisation.

Donc un plan d’action clair, des objectifs annoncés, des résultats mesurés…

Absolument! Pourquoi est-ce qu’on serait à l’aise d’annoncer des objectifs de vente de 5 milliards, mais qu’on ne serait pas à l’aise de parler d’objectifs de parité? C’est tout aussi vertigineux!

Ça fait écho au troisième fondement : le réseau de soutien. Parce que pour voir plus de femmes ambitieuses se positionner, ça prend plus de soutien partout : tant à la maison que dans les organisations.

Il faut soutenir les femmes, oui. Des gestes concrets peuvent être posés. Les leaders doivent annoncer clairement leurs couleurs sur le sujet de la parité. Ils doivent s’assurer de faire rayonner les femmes, de leur donner la parole afin qu’elles soient audibles et visibles. Mais – parce qu’il y a un mais – il y a une partie de cela qui revient aussi aux femmes. Le réseau est nécessaire, mais elles doivent oser se tourner vers ce même réseau. Demander de l’aide n’est pas un signe de faiblesse. On ne dérange personne quand on demande de l’aide. Je ne peux pas dire le nombre de fois dans une semaine où je demande un avis, où je demande à être «challengée» sur une idée… Comme femme, on veut tout réussir à la perfection, sans déranger personne. Mais ce n’est pas ça, la vraie vie.

Depuis les six dernières années, bientôt sept, tu es en contact étroit avec l’ensemble des participantes et des diplômées de L’effet A, qui ont un accès direct à toi. De quelle façon sens-tu que les choses évoluent?

Ça ne change pas tellement… Les doutes et les vertiges sont les mêmes. Mais une chose est certaine, je n’ai pas senti moins d’ambition ces deux dernières années. Et si le mot «ambition» dérange encore parfois, on s’est très bien prouvé au cours des dernières années que les femmes ambitieuses, elles, n’ont plus peur de se dire ambitieuses. Je le réitère : il est plus pertinent que jamais de parler d’ambition féminine. Parce que le monde est dans un tournant et qu’il faut être prêtes et prêts à saisir la balle au bond.

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Catherine Bergeron

Autrice

Rédactrice depuis plus de 15 ans, Catherine Bergeron a écrit pour plusieurs publications. Elle aime trouver les mots justes pour inspirer, aider et informer en partageant de petites et grandes vérités.